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PRISES DE POSITION SUR LES MOUVEMENTS DE GUADELOUPE ET DE MARTINIQUE



REFLEXIONS SUR LE MOUVEMENT DU 5 FEVRIER 2009 (Guy PANEVEL)

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KARL MARX, PENSEUR DE LA GUADELOUPE

Par Guillaume Pigeard de Gurbert,
Professeur de philosophie à Fort-de-France (19/02/2009)
 
Le capitalisme est né aux Antilles et aux Amériques au XVIe siècle. En 1846 (soit deux ans avant l’abolition de l’esclavage dans les Antilles françaises), Marx pose l’équation entre l’esclavage, la colonisation et le capitalisme : «Sans esclavage, vous n’avez pas de coton ; sans coton vous n’avez pas d’industrie moderne. C’est l’esclavage qui a donné de la valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont créé le commerce du monde, c’est le commerce du monde qui est la condition nécessaire de la grande industrie machinelle. Aussi, avant la traite des nègres, les colonies ne donnaient à l’ancien monde que très peu de produits et ne changeaient visiblement pas la face du monde. Ainsi l’esclavage est une catégorie économique de la plus haute importance.» Rien d’étonnant dans ces conditions à ce que nous soyons, ici, aujourd’hui, aux avant-postes du surdéveloppement du capitalisme. Il se pourrait bien que la révolte sociale qui secoue les Antilles françaises, ces pays pauvres qui survivent à l’ultrapériphérie de la riche Europe, manifeste les premiers tremblements d’un séisme mondial.
 
Par une politique coloniale puis postcoloniale, le capitalisme s’est répandu plus rapidement et plus efficacement ici qu’en métropole, subordonnant ces territoires à leur centre producteur des marchandises et les réduisant à l’état de simples marchés pour écouler ces dernières. Véritables colonies modernes d’hyperconsommation, omnidépendantes de leur centre de tutelle, ces pays se retrouvent logiquement avec un taux de chômage colossal et, pire encore, livrés à des sous-existences privées de sens. La destruction concertée du tissu productif local a placé les existences sous un régime de possibles aliénés.
 
Ajoutez à ce désastre le principe d’irresponsabilité politique, vous avez ces pays exsangues, encayés dans «des jours étrangers» (Césaire), administrés à l’aveugle et de loin, qui font entendre leur révolte. De la colonisation à la globalisation, ces régions ultrapériphériques ont toujours été assujetties à une économie parallèle qui leur interdit «de croître selon le suc de cette terre» (Césaire, encore). C’est cette «pwofitasyon», cette injustice, qui désigne d’abord en créole un abus de pouvoir, qui n’est plus supportable. C’est contre elle que les peuples de Guadeloupe et de Martinique font lien et front.
 
C’est indissociablement la violence économique qui est combattue, qui est une force cyclopéenne qui n’a que l’œil du profit privé et à laquelle manque l’œil de l’humain. Cette monstrueuse cécité est une infirmité de naissance du capitalisme, comme le rappelle encore Marx : «La découverte des contrées aurifères et argentifères de l’Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l’Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques qui signalent l’ère capitaliste à son aurore L’actuel tiers-monde n’est lui-même pas une entorse extérieure au système capitaliste mais son pur produit, né de «la colonisation de contrées étrangères qui se transforment en greniers de matières premières pour la mère-patrie
 
C’est donc ici que l’aube post-capitaliste se lève, dans la haute nécessité de repenser les conditions d’existence sociales et politiques. Le travail productif comme paradigme de toute activité socialisante s’applique à une part de plus en plus petite d’individus et rejette une masse grandissante de potentialités d’actions non plus seulement dans le non-être intérimaire du chômage mais dans le néant a priori du rebut. Les Indiens caraïbes d’avant la colonisation ne connaissaient que les activités mobiles, créatrices, en un mot ouvertes. Au point que «les Américains n’auraient importé tant de Noirs que parce qu’ils ne pouvaient pas utiliser les Indiens, qui se laissaient plutôt mourir.» (Deleuze-Guattari). Les colons ne cessent pas pour autant de se plaindre des Noirs : «Ils ne savent pas ce qu’est le travail» (idem). Il faut dire que les Noirs se suicidaient en mangeant de la terre, de la chaux et de la cendre, espérant ainsi retourner chez eux post mortem et échapper ainsi à l’enfer de l’esclavage. Le père Labat, ce Bouvard-et-Pécuchet esclavagiste aux Antilles, appelle cela pudiquement la «mélancolie noire». Aussi bien faut-il inverser le diagnostic actuel qui sanctifie la valeur-travail, et, à partir des sociétés caraïbes, actives sans être laborieuses, concevoir positivement nos nouvelles sociétés.
 
L’avenir sera-t-il caraïbe ? Délire ? Jacques Delors (cité par André Gorz) écrivait en 1988 dans La France par l’Europe : «Un homme salarié de vingt ans avait, en 1946, la perspective de passer au travail en moyenne un tiers de sa vie éveillée ; en 1975, un quart ; et aujourd’hui, moins d’un cinquième. Ces fractures récentes mais profondes devraient se prolonger et induire d’autres logiques de production et d’échange Vingt ans après et avec la révolution informatique, c’est encore plus vrai. La crise économique mondiale en cours n’est pas une menace pour le système capitaliste lui-même mais un processus de rationalisation globale en même temps qu’une opportunité d’en accélérer le mouvement. Les faillites en cascade permettent une plus grande concentration des capitaux en même temps qu’un meilleur rendement du capital par une diminution considérable et rapide de la masse salariale. Le point de vue violemment unilatéral du capital sur le système évacue le problème d’une nouvelle socialisation indépendante de la valeur-travail et abandonne les peuples à la misère et à cette colère qui a déjà grondé dans les banlieues de l’hexagone qui sont comme ses colonies de l’intérieur.
 
En ce début de XXIe siècle, il est grand temps de signer ici, ansanm ansanm ("ensemble, ensemble!"), l’acte de décès de ce système mondial de pwofitasyion né ici.



J'AI VU UN PEUPLE S'EBROUER... NOUS N'AVONS JAMAIS ETE AUSSI VIVANTS,


Par Patrick Chamoiseau

 
Le mouvement social qui a bouleversé la Guadeloupe et la Martinique, et qui risque de s'étendre maintenant à la Réunion, est un phénomène auquel il faudrait se garder d'appliquer des "explications" - au sens d'enlever les plis, les ombres, d'offrir une saisie orgueilleuse.
 
Auprès des phénomènes naturels (éruptions, cyclones ou tremblements de terre), il faut s'habituer à l'idée qu'il existe des phénomènes humains de même amplitude, et qui relèvent d'une réalité omni-dimensionnelle, laquelle devrait d'abord nous initier à fixer l'impensable.
 
Pour seulement border l'intensité du phénomène, il aurait fallu émulsionner ensemble Marx, Foucault, Freud, Shakespeare, Lautréamont, Gorz, Char, Segalen, Deleuze, Héraclite, Morin, Glissant, Césaire, Fanon... Y précipiter des plasticiens, des musiciens et la plupart des grands jazzmen... On comprend qu'avec un tel appareillage, on ne soit plus dans l'illusion explicative et qu'on tente d'aborder aux rives salubres du poétique... C'est ce que j'ai fait en m'aventurant quelquefois dans les manifestations de Fort-de-France, de jour comme de nuit, jusqu'à être frappé d'une évidence : nous n'avons jamais été aussi vivants. Jamais eu autant envie de parler, d'échanger, de repenser notre existence, de resonger le monde, de manger et de boire autrement...
 
Il y avait bien sûr la peur d'un inconnu, les rancoeurs et leur cortège d'imprécations, mais, balayant cette écume, un ouélélé de renaissances emmêlait les âges, les sexes, races, classes, secteurs, casiers et autres catégories pour sociologite aiguë... Et c'était paradoxal de voir un ordre économique et politique brusquement pétrifié ; les zones industrielles et les temples de la consommation interdits et éteints ; une trâlée d'institutions évidées, immobiles, et cet ensemble autrefois essentiel servant d'écrin à quoi ? A un plus de vie et de passion. Comme un cimetière qui soudain se révèle sous l'irruption d'une jouvence de biodiversité. J'ai vu un peuple s'ébrouer... Comment alors ne pas comprendre que nous n'étions pas en face d'une "crise-pouvoir-d'achat-vie-chère" qui demandait qu'on la résolve, mais que nous allions vers ces tressaillements obscurs qui peuvent ouvrir à mutation ou à métamorphose.
 
En ces temps où l'économie est devenue une religion sectaire, où le pouvoir d'achat télécommande notre âme, où le sens de notre vie a sombré dans la consommation, où le Caddie se remplit de nos pulsions et de nos compulsions plus que de nos désirs, il n'est peut-être pas surprenant qu'un tel phénomène ait trouvé comme détonateur la force syndicale.
 
Cette dernière s'est vue brusquement habitée par quelque chose qui la dépassait, qui dépassait les politiques en place et leurs pseudo- pouvoirs, et qui excédait les revendications innumérables d'une plate-forme gigantesque. Un phénomène en irruption dans l'ordre d'un monde qui n'était déjà plus le sien. C'est pourquoi les patrons du Medef ont cru se retrouver en face d'un délire généralisé, sans comprendre que le délire le plus actif était le leur - celui d'une liturgie économique soumise au verset du profit-à-tout-prix.
C'est vrai qu'un phénomène comme celui-là déclenche désordres et incertitudes. Des rigidités se précisent et tremblotent, tandis que des virtualités étonnantes se révèlent. Des différences s'opposent et font musique, tandis que des complémentarités deviennent conflictuelles ou accèdent à de fébriles émulations.
 
Mais un cataclysme est d'autant plus redoutable que le système dans lequel il se produit est archaïque, en ce sens qu'il manque de complexité, donc d'adaptabilité. Ce que l'on appelle DOM-TOM (quelle honte !) sont des archaïsmes coloniaux fossilisés par le postulat absurde que l'idée républicaine, la sécurité nationale, ne peuvent se préserver ici que dans une complicité plus ou moins active, plus ou moins passive, avec les survivances coloniales.
D'autant que ces "survivances" ont trouvé dans la religion de l'économique un milieu où fructifier en dépit de toute Raison. Economie monolithique basée sur le tout-profit. Mentalités unanimes autour de la profitation à tous les étages. Le tout administré par un "esprit colonial" incapable de concevoir entre la République et ses ultimes colonies une relation autre que la sujétion assistée ou la menace de rupture méprisante.
 
Un tel système (DOM) se doit de disparaître en rejoignant le réel - j'allais dire le Vivant, et donc en accédant à la souplesse, ce qui revient à augmenter comme dans une mutation son coefficient de complexité. L'irruption du monde en nous déclasse plein d'impossibles. Les figures archaïques et simplettes ne peuvent se maintenir quand la fluidité des consciences va désormais hors des systèmes, et devient de ce fait imprévisible, imprédictible. Au coeur d'un tel biotope, ce Tout-Monde, seule la complexité des conceptions et des fondamentaux offre une chance d'épanouissement.
 
Ce qui s'est produit chez nous, et qui (compte tenu de l'arrogance capitaliste) peut se produire partout, n'a affecté qu'un brouillard d'archaïsmes qui persistent dans notre rapport à la France, et dans notre rapport à nous-mêmes. Ce qui va s'effondrer et peut-être disparaître dans les semaines qui viennent, vivait de cela, profitait avec cela. Si on conserve le paradigme ancien, on aura l'impression qu'un désastre s'est produit, et on va tenter de colmater l'urgence en introduisant de nouvelles rigidités, voire d'autres archaïsmes.
 
Mais si on délaisse résolument ce cadre, on éprouvera le sentiment d'abord d'un nettoyage, ensuite d'un renouveau, et on vivra la profusion inattendue des émergences. Laissons mourir ces sous-pays anciens ! Il nous faut revenir à la vie, à la souplesse, à l'adaptabilité, à l'ouverture, à des principes supérieurs de redéfinitions et de réorganisation qui soient compatibles avec nos possibles.
 
Et ce retour à la vie ne peut se tenir dans des obsessions de statuts juridiques, des rafistolages de gouvernance, l'enclos de la commission Balladur, et surtout pas le corset prépensé des articles 72, 73, 74 de la Constitution française. Il nous faut une reformulation imaginante nourrie de l'identification des valeurs et des symboles que l'on partage.
 
Dans son illisible, le souffle de ce phénomène hélait la liberté, le désir de faire peuple, d'être reconnu comme tel, ce qui ne suppose nullement une logique binaire de séparation ou de rupture. Je suis indépendantiste mais je sais que la seule déclaration qui vaille dans ce XXIe siècle, c'est non pas une "Déclaration d'indépendance", mais bien un "Woulo à l'interdépendance !" : interdépendance avec la Caraïbe, interdépendance avec les Amériques, avec la France, avec l'Europe, avec le monde...
 
L'interdépendance crée des partenaires véritables. Elle écarte les esclaves, les dominés, les assistés, les pseudo-pouvoirs. Elle ouvre à une idée de liberté qui est indissociable du respect, de l'équité, du vivre-ensemble dans la diversité, l'échange solidaire et la décence commune... Ces instances régulatrices sont le meilleur ciment de nos alliances futures, lesquelles sont vouées à devenir complexes.
 
C'est à leur niveau que se trouve la nouvelle matrice organisationnelle à mettre en oeuvre entre les peuples, et singulièrement entre le pacte républicain français et nos pays. La "République une et indivisible" est une obsolescence. "La République unie", accueillant des peuples divers dans une dynamique de valeurs attractives est l'avenir.
 
Convoquer un peuple à des "états généraux" que l'on va administrer c'est s'enfermer dans une verticalité royale pour le moins involutive. C'est surtout ne pas admettre qu'il existe dans ce que l'on appelle DOM des entités distinctes, pas de ces lamentables "spécificités" qu'on nous assène, mais bien des différences infiniment précieuses, à laisser souveraines. Est un grand Politique celui qui sait relier, rallier et relayer... les différences !
 
Les archaïsmes DOM se sont maintenus car ils sont en nous, nous les avons intériorisés, à nous maintenant en pleine autonomie de les exorciser. Il faut dépêcher grand congé aux religieux de l'économique, aux industrieux de l'esprit colonial, aux réflexes d'Empire et de prééminence. Entrer au monde, nommer ses partenaires, aller en relations partenariales dans l'appétit d'un imaginaire libre : c'est l'unique vocation des peuples.
 
C'est ce qu'il faut nous dire pour que ce phénomène que nous venons de vivre se transforme en moment historique, et ne s'anéantisse pas dans un malheur qui, juste pour nous, transformerait la haute devise "Liberté, Egalité, Fraternité" en ce triomphe sinistre : "Zone Franche, RMI, RSA"...



LE MANIFESTE DE NEUF INTELLECTUELS ANTILLAIS POUR "DES SOCIETES POST-CAPITALISTES"


Neuf intellectuels antillais, Ernest Breleur, Patrick Chamoiseau, Serge Domi, Gérard Delver, Edouard Glissant, Guillaume Pigeard de Gurbert, Olivier Portecop, Olivier Pulvar, Jean-Claude William ont rédigé ce "Manifeste pour les 'produits' de haute nécessité".

 
C'est en solidarité pleine et sans réserve aucune que nous saluons le profond mouvement social qui s'est installé en Guadeloupe, puis en Martinique, et qui tend à se répandre à la Guyane et à la Réunion. Aucune de nos revendications n'est illégitime. Aucune n'est irrationnelle en soi, et surtout pas plus démesurée que les rouages du système auquel elle se confronte. Aucune ne saurait donc être négligée dans ce qu'elle représente, ni dans ce qu'elle implique en relation avec l'ensemble des autres revendications. Car la force de ce mouvement est d'avoir su organiser sur une même base ce qui jusqu'alors s'était vu disjoint, voire isolé dans la cécité catégorielle –– à savoir les luttes jusqu'alors inaudibles dans les administrations, les hôpitaux, les établissements scolaires, les entreprises, les collectivités territoriales, tout le monde associatif, toutes les professions artisanales ou libérales...
 
Mais le plus important est que la dynamique du Lyannaj – qui est d'allier et de rallier, de lier relier et relayer tout ce qui se trouvait désolidarisé – est que la souffrance réelle du plus grand nombre (confrontée à un délire de concentrations économiques, d'ententes et de profits) rejoint des aspirations diffuses, encore inexprimables mais bien réelles, chez les jeunes, les grandes personnes, oubliés, invisibles et autres souffrants indéchiffrables de nos sociétés. La plupart de ceux qui y défilent en masse découvrent (ou recommencent à se souvenir) que l'on peut saisir l'impossible au collet, ou enlever le trône de notre renoncement à la fatalité.
 
GRÈVE LÉGITIME
 
Cette grève est donc plus que légitime, et plus que bienfaisante, et ceux qui défaillent, temporisent, tergiversent, faillissent à lui porter des réponses décentes, se rapetissent et se condamnent.
 
Dès lors, derrière le prosaïque du "pouvoir d'achat" ou du "panier de la ménagère", se profile l'essentiel qui nous manque et qui donne du sens à l'existence, à savoir : le poétique. Toute vie humaine un peu équilibrée s'articule entre, d'un côté, les nécessités immédiates du boire-survivre-manger (en clair : le prosaïque) ; et, de l'autre, l'aspiration à un épanouissement de soi, là où la nourriture est de dignité, d'honneur, de musique, de chants, de sports, de danses, de lectures, de philosophie, de spiritualité, d'amour, de temps libre affecté à l'accomplissement du grand désir intime (en clair : le poétique). Comme le propose Edgar Morin, le vivre-pour-vivre, tout comme le vivre-pour-soi n'ouvrent à aucune plénitude sans le donner-à-vivre à ce que nous aimons, à ceux que nous aimons, aux impossibles et aux dépassements auxquels nous aspirons.
 
La "hausse des prix" ou "la vie chère" ne sont pas de petits diables-ziguidi qui surgissent devant nous en cruauté spontanée, ou de la seule cuisse de quelques purs békés. Ce sont les résultantes d'une dentition de système où règne le dogme du libéralisme économique. Ce dernier s'est emparé de la planète, il pèse sur la totalité des peuples, et il préside dans tous les imaginaires – non à une épuration ethnique, mais bien à une sorte "d'épuration éthique 1" (entendre : désenchantement, désacralisation, désymbolisation, déconstruction même) de tout le fait humain. Ce système a confiné nos existences dans des individuations égoïstes qui vous suppriment tout horizon et vous condamnent  à deux misères profondes : être "consommateur" ou bien être "producteur". Le consommateur ne travaillant que pour consommer ce que produit sa force de travail devenue marchandise ; et le producteur réduisant sa production à l'unique perspective de profits sans limites pour des consommations fantasmées sans limites. L'ensemble ouvre à cette socialisation anti-sociale, dont parlait André Gorz, et où l'économique devient ainsi sa propre finalité et déserte tout le reste. Alors, quand le "prosaïque" n'ouvre pas aux élévations du " poétique ", quand il devient sa propre finalité et se consume ainsi, nous avons tendance à croire que les aspirations de notre vie, et son besoin de sens, peuvent se loger dans ces codes-barres que sont "le pouvoir d'achat" ou "le panier de la ménagère". Et pire : nous finissons par penser que la gestion vertueuse des misères les plus intolérables relève d'une politique humaine ou progressiste. Il est donc urgent d'escorter les "produits de premières nécessités", d'une autre catégorie de denrées ou de facteurs qui relèveraient résolument d'une "haute nécessité".
 
Par cette idée de "haute nécessité", nous appelons à prendre conscience du poétique déjà en œuvre dans un mouvement qui, au-delà du pouvoir d'achat, relève d'une exigence existentielle réelle, d'un appel très profond au plus noble de la vie.
 
Alors que mettre dans ces "produits" de haute nécessité ?
 
C'est tout ce qui constitue le cœur de notre souffrant désir de faire peuple et nation, d'entrer en dignité sur la grand-scène du monde, et qui ne se trouve pas aujourd'hui au centre des négociations en Martinique et en Guadeloupe, et bientôt sans doute en Guyane et à la Réunion.
 
D'abord, il ne saurait y avoir d'avancées sociales qui se contenteraient d'elles-mêmes. Toute avancée sociale ne se réalise vraiment que dans une expérience politique qui tirerait les leçons structurantes de ce qui s'est passé. Ce mouvement a mis en exergue le tragique émiettement institutionnel de nos pays, et l'absence de pouvoir qui lui sert d'ossature. Le "déterminant" ou bien le "décisif" s'obtient par des voyages ou par le téléphone. La compétence n'arrive que par des émissaires. La désinvolture et le mépris rôdent à tous les étages. L'éloignement, l'aveuglement et la déformation président aux analyses. L'imbroglio des pseudos pouvoirs Région-Département-Préfet, tout comme cette chose qu'est l'association des maires, ont montré leur impuissance, même leur effondrement, quand une revendication massive et sérieuse surgit dans une entité culturelle historique identitaire humaine, distincte de celle de la métropole administrante, mais qui ne s'est jamais vue traitée comme telle. Les slogans et les demandes ont tout de suite sauté par-dessus nos "présidents locaux" pour s'en aller mander ailleurs. Hélas, tout victoire sociale qui s'obtiendrait ainsi (dans ce bond par-dessus nous-mêmes), et qui s'arrêterait là, renforcerait notre assimilation, donc conforterait notre inexistence au monde et nos pseudos pouvoirs.
 
Ce mouvement se doit donc de fleurir en vision politique, laquelle devrait ouvrir à une force politique de renouvellement et de projection apte à nous faire accéder à la responsabilité de nous-mêmes par nous-mêmes et au pouvoir de nous-mêmes sur nous-mêmes. Et même si un tel pouvoir ne résoudrait vraiment aucun de ces problèmes, il nous permettrait à tout le moins de les aborder désormais en saine responsabilité, et donc de les traiter enfin plutôt que d'acquiescer aux sous-traitances. La question békée et des ghettos qui germent ici où là, est une petite question qu'une responsabilité politique endogène peut régler. Celle de la répartition et de la protection de nos terres à tous points de vue aussi. Celle de l'accueil préférentiel de nos jeunes tout autant. Celle d'une autre Justice ou de la lutte contre les fléaux de la drogue en relève largement... Le déficit en responsabilité crée amertume, xénophobie, crainte de l'autre, confiance réduite en soi... La question de la responsabilité est donc de haute nécessité. C'est dans l'irresponsabilité collective que se nichent les blocages persistants dans les négociations actuelles. Et c'est dans la responsabilité que se trouve l'invention, la souplesse, la créativité, la nécessité de trouver des solutions endogènes praticables. C'est dans la responsabilité que l'échec ou l'impuissance devient un lieu d'expérience véritable et de maturation. C'est en responsabilité que l'on tend plus rapidement et plus positivement vers ce qui relève de l'essentiel, tant dans les luttes que dans les aspirations ou dans les analyses.
 
Ensuite, il y a la haute nécessité de comprendre que le labyrinthe obscur et indémêlable des prix (marges, sous-marges, commissions occultes et profits indécents) est inscrit dans une logique de système libéral marchand, lequel s'est étendu à l'ensemble de la planète avec la force aveugle d'une religion. Ils sont aussi enchâssés dans une absurdité coloniale qui nous a détournés de notre manger-pays, de notre environnement proche et de nos réalités culturelles, pour nous livrer sans pantalon et sans jardins-bokay aux modes alimentaires européens. C'est comme si la France avait été formatée pour importer toute son alimentation et ses produits de grande nécessité depuis des milliers et des milliers de kilomètres. Négocier dans ce cadre colonial absurde avec l'insondable chaîne des opérateurs et des intermédiaires peut certes améliorer quelque souffrance dans l'immédiat ; mais l'illusoire bienfaisance de ces accords sera vite balayée par le principe du "Marché" et par tous ces mécanismes que créent un nuage de voracités, (donc de profitations nourries par " l'esprit colonial " et régulées par la distance) que les primes, gels, aménagements vertueux, réductions opportunistes, pianotements dérisoires de l'octroi de mer, ne sauraient endiguer.
 
VICTIMES D'UN SYSTÈME FLOU, GLOBALISÉ
 
Il y a donc une haute nécessité à nous vivre caribéens dans nos imports-exports vitaux, à nous penser américain pour la satisfaction de nos nécessités, de notre autosuffisance énergétique et alimentaire. L'autre très haute nécessité est ensuite de s'inscrire dans une contestation radicale du capitalisme contemporain qui n'est pas une perversion mais bien la plénitude hystérique d'un dogme. La haute nécessité est de tenter tout de suite de jeter les bases d'une société non économique, où l'idée de développement à croissance continuelle serait écartée au profit de celle d'épanouissement ; où emploi, salaire, consommation et production serait des lieux de création de soi et de parachèvement de l'humain. Si le capitalisme (dans son principe très pur qui est la forme contemporaine) a créé ce Frankenstein consommateur qui se réduit à son panier de nécessités, il engendre aussi de bien lamentables "producteurs" – chefs d'entreprises, entrepreneurs, et autres socioprofessionnels ineptes – incapables de tressaillements en face d'un sursaut de souffrance et de l'impérieuse nécessité d'un autre imaginaire politique, économique, social et culturel. Et là, il n'existe pas de camps différents. Nous sommes tous victimes d'un système flou, globalisé, qu'il nous faut affronter ensemble. Ouvriers et petits patrons, consommateurs et producteurs, portent quelque part en eux, silencieuse mais bien irréductible, cette haute nécessité qu'il nous faut réveiller, à savoir : vivre la vie, et sa propre vie, dans l'élévation constante vers le plus noble et le plus exigeant, et donc vers le plus épanouissant. Ce qui revient à vivre sa vie, et la vie, dans toute l'ampleur du poétique.
 
On peut mettre la grande distribution à genoux en mangeant sain et autrement.
 
On peut renvoyer la Sara et les compagnies pétrolières aux oubliettes, en rompant avec le tout automobile.
 
On peut endiguer les agences de l'eau, leurs prix exorbitants, en considérant la moindre goutte sans attendre comme une denrée précieuse, à protéger partout, à utiliser comme on le ferait des dernières chiquetailles d'un trésor qui appartient à tous.
 
On ne peut vaincre ni dépasser le prosaïque en demeurant dans la caverne du prosaïque, il faut ouvrir en poétique, en décroissance et en sobriété. Rien de ces institutions si arrogantes et puissantes aujourd'hui (banques, firmes transnationales, grandes surfaces, entrepreneurs de santé, téléphonie mobile...) ne sauraient ni ne pourraient y résister.
 
Enfin, sur la question des salaires et de l'emploi. Là aussi il nous faut déterminer la haute nécessité. Le capitalisme contemporain réduit la part salariale à mesure qu'il augmente sa production et ses profits. Le chômage est une conséquence directe de la diminution de son besoin de main d'œuvre. Quand il délocalise, ce n'est pas dans la recherche d'une main d'œuvre abondante, mais dans le souci d'un effondrement plus accéléré de la part salariale. Toute déflation salariale dégage des profits qui vont de suite au grand jeu welto de la finance. Réclamer une augmentation de salaire conséquente n'est donc en rien illégitime : c'est le début d'une équité qui doit se faire mondiale.
 
Quant à l'idée du "plein emploi", elle nous a été clouée dans l'imaginaire par les nécessités du développement industriel et les épurations éthiques qui l'ont accompagnée. Le travail à l'origine était inscrit dans un système symbolique et sacré (d'ordre politique, culturel, personnel) qui en déterminait les ampleurs et le sens. Sous la régie capitaliste, il a perdu son sens créateur et sa vertu épanouissante à mesure qu'il devenait, au détriment de tout le reste, tout à la fois un simple "emploi", et l'unique colonne vertébrale de nos semaines et de nos jours. Le travail a achevé de perdre toute signifiance quand, devenu lui-même une simple marchandise, il s'est mis à n'ouvrir qu'à la consommation. Nous sommes maintenant au fond du gouffre. Il nous faut donc réinstaller le travail au sein du poétique. Même acharné, même pénible, qu'il redevienne un lieu d'accomplissement, d'invention sociale et de construction de soi, ou alors qu'il en soit un outil secondaire parmi d'autres. Il y a des myriades de compétences, de talents, de créativités, de folies bienfaisantes, qui se trouvent en ce moment stérilisés dans les couloirs ANPE et les camps sans barbelés du chômage structurel né du capitalisme. Même quand nous nous serons débarrassés du dogme marchand, les avancées technologiques (vouées à la sobriété et à la décroissance sélective) nous aiderons à transformer la valeur-travail en une sorte d'arc-en-ciel, allant du simple outil accessoire jusqu'à l'équation d'une activité à haute incandescence créatrice. Le plein emploi ne sera pas du prosaïque productiviste, mais il s'envisagera dans ce qu'il peut créer en socialisation, en autoproduction, en temps libre, en temps mort, en ce qu'il pourra permettre de solidarités, de partages, de soutiens aux plus démantelés, de revitalisations écologiques de notre environnement... Il s'envisagera en "tout ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue". Il y aura du travail et des revenus de citoyenneté dans ce qui stimule, qui aide à rêver, qui mène à méditer ou qui ouvre aux délices de l'ennui, qui installe en musique, qui oriente en randonnée dans le pays des livres, des arts, du chant, de la philosophie, de l'étude ou de la consommation de haute nécessité qui ouvre à création – créaconsommation. En valeur poétique, il n'existe ni chômage ni plein emploi ni assistanat, mais autorégénération et autoréorganisation, mais du possible à l'infini pour tous les talents, toutes les aspirations. En valeur poétique, le PIB des sociétés économiques révèle sa brutalité.
 
Voici ce premier panier que nous apportons à toutes les tables de négociations et à leurs prolongements : que le principe de gratuité soit posé pour tout ce qui permet un dégagement des chaînes, une amplification de l'imaginaire, une stimulation des facultés cognitives, une mise en créativité de tous, un déboulé sans manman de l'esprit. Que ce principe balise les chemins vers le livre, les contes, le théâtre, la musique, la danse, les arts visuels, l'artisanat, la culture et l'agriculture... Qu'il soit inscrit au porche des maternelles, des écoles, des lycées et collèges, des universités et de tous les lieux connaissance et de formation... Qu'il ouvre à des usages créateurs des technologies neuves et du cyberespace. Qu'il favorise tout ce qui permet d'entrer en Relation (rencontres, contacts, coopérations, interactions, errances qui orientent) avec les virtualités imprévisibles du Tout-Monde... C'est le gratuit en son principe qui permettra aux politiques sociales et culturelles publiques de déterminer l'ampleur des exceptions. C'est à partir de ce principe que nous devrons imaginer des échelles non marchandes allant du totalement gratuit à la participation réduite ou symbolique, du financement public au financement individuel et volontaire... C'est le gratuit en son principe qui devrait s'installer aux fondements de nos sociétés neuves et de nos solidarités imaginantes...
 
NOUS APPELONS À UNE HAUTE POLITIQUE, À UN ART POLITIQUE
 
Projetons nos imaginaires dans ces hautes nécessités jusqu'à ce que la force du Lyannaj ou bien du vivre-ensemble, ne soit plus un "panier de ménagère", mais le souci démultiplié d'une plénitude de l'idée de l'humain.
 
Imaginons ensemble un cadre politique de responsabilité pleine, dans des sociétés martiniquaise guadeloupéenne guyanaise réunionnaise nouvelles, prenant leur part souveraine aux luttes planétaires contre le capitalisme et pour un monde écologiquement nouveau.
 
Profitons de cette conscience ouverte, à vif, pour que les négociations se nourrissent, prolongent et s'ouvrent comme une floraison dans une audience totale, sur ces nations qui sont les nôtres.
An gwan lodyans qui ne craint ni ne déserte les grands frissons de l'utopie.
 
Nous appelons donc à ces utopies où le Politique ne serait pas réduit à la gestion des misères inadmissibles ni à la régulation des sauvageries du "Marché", mais où il retrouverait son essence au service de tout ce qui confère une âme au prosaïque en le dépassant ou en l'instrumentalisant de la manière la plus étroite.
Nous appelons à une haute politique, à un art politique, qui installe l'individu, sa relation à l'Autre, au centre d'un projet commun où règne ce que la vie a de plus exigeant, de plus intense et de plus éclatant, et donc de plus sensible à la beauté.
 
Ainsi, chers compatriotes, en nous débarrassant des archaïsmes coloniaux, de la dépendance et de l'assistanat, en nous inscrivant résolument dans l'épanouissement écologique de nos pays et du monde à venir, en contestant la violence économique et le système marchand, nous naîtrons au monde avec une visibilité levée du post-capitalisme et d'un rapport écologique global aux équilibres de la planète...
 
Alors voici notre vision : Petits pays, soudain au cœur nouveau du monde, soudain immenses d'être les premiers exemples de sociétés post-capitalistes, capables de mettre en œuvre un épanouissement humain qui s'inscrit dans l'horizontale plénitude du vivant...



L’ORDRE DES CHOSES (Serge BROSSAR)


Quand on lit les opinions des gens de la rue, on constate en effet un début d’inquiétude, surtout après les émeutes de mercredi et jeudi gras. Au début du mouvement, l’adhésion était forte et justifiée par tous, la mobilisation générale a permis un bras de fer avec les profiteurs, une véritable remise en cause de notre surconsommation et la reconnaissance de la non protection des consommateurs face à ceux qui pratiquent l’anarchie des prix. Beaucoup de gens disent maintenant, après plusieurs semaines de lutte, qu’il faut que les « choses rentrent dans l’ordre ».
 
Moi, je me méfie de cette expression insidieuse que l’on répète d’un discours à l’autre sans en connaître le sens et surtout les effets. De quel ordre s’agit il dans ce cas précis ? La grève est elle à ce point un désordre social pour qu’il soit bon et salutaire de réclamer un quelconque ordre ?
 
« L’ordre des choses » n’est certes pas l’ordre public ou républicain, ce n’est ni un ordre linéaire, alphabétique, horizontal ou vertical comme un ordre du jour, cette expression toute faite et même consacrée satisfait bon nombre de personnes qui veulent non seulement un retour à un calme précaire mais surtout  un ordre social qui repose uniquement sur l’engourdissement des consciences.
 
« L’ordre des choses » ne serait il pas un état de somnolence des consciences, un retour à une normalité dictée par la raison du plus fort ? Dans notre prétendu ordre social, les plus forts sont bien ceux qui décident des prix, ceux qui s’emparent des espaces de surconsommation, l’ordre des choses, comme ils disent si bien, est dictée par un pouvoir local qui s’est trouvé dépassé par les évènements, par l’explosion d’une situation sociale dégradée et qu’il faut redresser sans pour cela endormir la conscience collective martiniquaise. Les deux tentatives avortées de la droite martiniquaise et de sa nouvelle Jeanne d’Arc pour nous imposer un collectif pour la préservation des libertés en Martinique, mise à part la récupération politique malsaine, est une preuve tangible de cette volonté d’une petite minorité de voir les choses rentrer dans leur ordre. Ce collectif avorté ou mort-né, né le mardi gras et condamné à mourir le mercredi des Cendres, a ressuscité ce premier vendredi de Carême avec une poignée de sympathisants bien colorés politiquement et une profession de foi claire et nette pour ne pas dire trop audacieuse de la nouvelle dirigeante d’une droite moribonde à l’image même du collectif. Voilà donc un exemple manifeste d’une bonne femme qui se dit engagée dans la politique de son pays adoré et qui assume, au nom de sa simple citoyenneté, sa volonté inébranlable de briser un mouvement social populaire qu’elle comprenait et approuvait une semaine auparavant lors d’un débat télévisé ? Il s’agit dans ce cas précis d’un autre désordre qui dépasse notre entendement voire nos compétences!
 
Sans prétendre à une nouvelle forme de révolution, plus spirituelle et mentale celle-ci, il convient de prendre toutes les dispositions nécessaires pour assurer au contraire le désordre des choses, il faut renverser donc la tendance, mettre les esprits en éveil et s’assurer que le message profond de cette crise de février a bien été compris de tous. Une révolution est par définition une rupture, un moment de réflexion  sur le temps et l’espace dans lequel nous vivons, c’est aussi une redéfinition des règles du jeu social. Mais ce jeu social ne doit pas être un ordre social. Le peuple martiniquais doit rester en mouvement, il doit combattre sa propre inertie, se débarrasser de ses propres complexes, redresser tous les torts et les travers de son comportement et faire face en toute lucidité aux abus du pouvoir commercial local. Le peuple doit ouvrir les yeux sur toutes les mauvaises pratiques qui ont été dénoncées durant cette crise. Il doit réagir d’une manière positive en protestant fermement contre les malversations, les escroqueries de la vie de tous les jours. Le comportement nouveau doit être un comportement de militant qui connaît bien les fossoyeurs de ce soit disant ordre social. Pour cela il faut que les choses continuent dans un désordre nécessaire qui puisse donner lieu à une réflexion permanente et à une mobilisation de notre conscience face aux attaques incessantes des profiteurs. Il nous faut imposer « le désordre des choses » pour ne pas tomber dans une léthargie de consommation qui instaure dans notre île un mal développement et une vie chère insupportable pour beaucoup de ménages. Il s’agit donc pour nous de refuser cette notion absurde qui profite au profiteur, cet état d’engourdissement et d’anesthésie générale qui nous empêche d’élever la voix dans un supermarché et de faire du désordre chaque fois que nous décelons une tentative de nous couillonner sur un produit ou un article. Soyons des « désordeurs » efficaces, consciencieux et respectueux de l’intérêt général. Apprenons à faire désordre, à cultiver le désordre des choses, à le semer et à le récolter. Apprenons à protester, à boycotter, à réagir avec fermeté face au culot et à la malhonnêteté des exploiteurs. Méfions nous du calme plat, du calmi ciré comme disent nos marins pêcheurs. La tempête a toujours cet avantage de nous inscrire dans l’action et la réaction, on ne peut pas rester les bras croisés et regarder les choses se faire mal sous nos yeux. Sans appeler à un quelconque soulèvement, soyons  au moins pour que les choses restent dans leur désordre.


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